Gilles Bédard

 

Docteur Moody, vingt-six ans se sont écoulés depuis la parution de votre livre La vie après la vie, et la création du terme « Expérience de Mort Imminente - Near-Death Experience ». Avec le recul, comment voyez-vous l'évolution du mouvement de recherche et son orientation ? Croyez-vous qu’il ait perdu sa crédibilité depuis la récupération du phénomène par les « New Agers » au cours des dernières années ?

Raymond Moody (RM) :
Tout d'abord, comme vous le mentionniez, je suis attristé de cette récupération par le New Age qui s'est emparé de la NDE pour en faire un sujet à sensation. Mais d’un autre côté, c'est le signe qu'un nouveau phénomène est survenu. C'est pour cela que les gens l'exploitent. J'ai cependant une grande foi en la vérité. Je ne parle pas d'une foi à la façon des Sudistes. Vous savez, les habitants du Sud des USA ont appris très tôt à mentir. Si quelqu'un vous pose une question, vous n'êtes pas supposé lui répondre ce que vous pensez réellement. Vous devez au contraire tenter de comprendre ce qu'il a envie d'entendre, et le lui servir. C'est notre conception de la politesse. Pour cela, j'ai toujours eu de la difficulté avec la sincérité, tout en gardant une grande confiance en la vérité. Elle existe indépendamment de ce que nous pouvons penser ou percevoir.

J'ai été dérangé quand les New Agers sont arrivés avec cette façon de relativiser la vérité. Quand j'enseignais l'épistémologie dans les années 60 et 70, la première chose que nous réfutions alors était la théorie de la vérité. Et l'étrange paradoxe, avec la NDE, c'est que ce concept de la vérité, dont l'articulation est née dans les années 500 avant JC, nous vient du philosophe grec Parménidès, décrivant un voyage visionnaire entrepris dans l'au-delà. Aujourd'hui, ces promoteurs de la NDE nous disent qu'il n'existe aucune vérité. Chacun affirme sa propre vérité ! Alors que penser ? Je crois qu'une importante rectification s'impose car tous ces imposteurs et ces charlatans sont devenus de véritables figures charismatiques.

Je pense que lorsqu'on aura évalué l'incidence des expériences « empathiques » de la mort - ces expériences que les gens vivent au chevet des mourants et qui rappellent étrangement la NDE, que nous les aurons mises en rapport avec la NDE, telle que nous la définissons classiquement, notre conception de la mort devrait s'élargir. Nous serons amenés à constater alors que le phénomène est plus grand qu'on le pense, et que toutes ces expériences sont reliées, qu'elles sont une seule et même chose. Je crois qu'au cours des dix ou quinze prochaines années, nous bénéficierons d'une ouverture vis-à-vis de la mort aussi grande que celle que nous avons connue pour la NDE durant ces vingt-cinq dernières années, surtout grâce à ces expériences empathiques de la mort. Nous ne sommes qu'à l'aube de ce changement majeur !

Melvin Morse (MM) : J'aime bien ce concept d'expérience empathique de la mort. C'est ce que j'essaie de transmettre dans mon travail en parlant de visions partagées... Vous savez, les visions d'avant la naissance, les communications spirituelles avec des personnes décédées et les NDE sont toutes de la même fibre, mais nous les avons compartimentées. C'est donc une façon merveilleuse de les relier et d'établir un pont entre elles. Il est intéressant de constater que nombre d'infirmières et de médecins vivent cette expérience. Et plus encore dans les  soins à domicile.

R.M. : Certains racontent qu'au moment de la mort, ils voient l'âme des patients partir, ou encore qu'ils ressentent et voient l'énergie quitter leur corps.

L'an dernier, je parlais justement de ce phénomène lors d'entrevues avec Maggie Callanan et Christine Longaker. Elles me disaient que la peur de la mort est toujours aussi vivace et que les gens ne désirent pas en entendre parler.

M.M. : Raymond et moi faisons le même constat. Il y a cinq ans, un des principaux chercheurs en NDE affirmait que le domaine était entre les mains d'agents de voyages et d’attachés de presse ! Mais je pense qu'il existe également une autre raison à cela : il existe un ardent désir d'obtenir de l'information sur ces sujets. C'est la raison pour laquelle on retrouve là les charlatans et les imposteurs. Les gens n'obtiennent pas l'information de la bonne source. D'autant plus, malheureusement, que l'élite intellectuelle et le corps médical, y compris les médecins de famille, se montrent très peu préoccupés par le sujet ! Les gens me disent fréquemment : « Vous savez, je suis entièrement d'accord avec vous, mais s'il vous plaît, n'en parlons surtout pas à l'hôpital. » J'ai tout récemment pris connaissance d'une étude dans laquelle on affirmait qu’infirmières et infirmiers ne priaient pas au chevet des patients durant leurs heures de travail. Ils préféraient le faire en dehors des heures, à titre personnel. Je suis moi-même considéré comme faisant partie d'une sorte de club sélect, mais secret... Des médecins m'appellent souvent en privé le soir pour me faire part de leurs expériences.

On remarque souvent qu'il y a aussi un besoin de savoir : « La NDE est-elle une preuve irréfutable de la vie après la mort ? » Juste avant sa mort, Joseph Campbell a clairement démontré que notre société souffrait d'un manque de mythe de la mort. Nous avons oublié l'importance des mythes. Ils nous aident à nous relier à l'ensemble de l'humanité.

C'est pourquoi il n'existe plus de rituels, ni de sens du sacré dans notre vie.

MM: Exactement. Et ce besoin du sacré, devenu manque, crée un vide dans lequel s'engouffrent ces charlatans. Mais malgré tout, les gens tentent de combler ce vide, pierre par pierre. Pas une semaine ne se passe sans que je reçoive un courrier ou un appel de la part d'étudiants intéressés par le sujet. Récemment, deux étudiants en médecine suédois m'écrivaient pour me faire part de leur intention de construire leur recherche sur les expériences de mort imminente. Il y a dix ou quinze ans, lorsque des étudiants en médecine travaillaient sur mon projet, ils étaient considérés comme bizarres ; on leur conseillait de mieux utiliser leur temps, même si des articles et des publications en découlaient. Alors qu'aujourd'hui, même des étudiants en psychologie font ce genre de projets. Il faut pouvoir construire un vocabulaire commun pour créer une résonance entre chercheurs.

On y travaille continuellement. Et je crois que ce travail deviendra une science légitime. Je le perçois définitivement comme un profond changement de paradigme. Nous sommes à l'aube d'un grand changement. Quels que soient les domaines de la science que vous regardez, vous constatez qu'ils sont tous à la croisée des chemins. Il nous faudra encore une vingtaine d'années... le temps que les têtes dirigeantes de ces départements, la vieille garde universitaire, se retirent. Quand vous étudiez l'histoire de l'évolution de la pensée scientifique, vous remarquez que les nouvelles idées convainquent rarement les anciennes.

Voici un exemple d'orientation de la recherche sur la NDE... Je reçois de nombreuses invitations de conférences émanant de lieux tels que le Toledo General Hospital ou encore le Cincinnati Children Hospital, un hôpital des plus conventionnels. Après mes conférences, ce sont toujours les jeunes qui s'agglutinent autour de moi et me bombardent de questions. La vieille garde, elle, vient tout simplement me dire « Eh bien, c'est intéressant votre truc ! » Cela prendra un certain temps mais nous verrons des changements dans les structures institutionnelles. Nous le constatons déjà. Par exemple, la nomination de Raymond (Moody) à la chaire des Études sur la Conscience, à l'Université du Nevada, à Las Vegas. Et puis Ian Stevenson, à la chaire des Études sur la personnalité, à l'Université de Virginie, qui fait principalement des recherches sur la réincarnation.

Je serai cependant honnête avec vous : je vous dirai qu'il existe en revanche des choses désolantes. On refuse par exemple un poste à Bruce Greyson. Avec la qualité du travail qu'il accomplit, s'il était dans un tout autre domaine que la NDE, il est évident qu’il obtiendrait un poste immédiatement. L'Université de Virginie le lui refuse à cause de la nature de son travail.

En ce qui me concerne, les principales revues médicales ne s'intéressent aucunement à mes recherches. Les revues paramédicales secondaires, elles, se montrent intéressées. Devant ce fait, l'Université d'Arizona publie maintenant son propre magazine, le Journal of Consciousness Netline. C'est une revue volumineuse et très bien documentée qui deviendra, j'en suis sûr, très respectée. Donc, les gens ne s'offusquent plus que le New England Journal ne publie plus ce genre d'articles. Certains créent leur propre journal afin de pouvoir débattre de ce genre de choses.

Cela ne démontre-t-il pas que la population veut dorénavant en savoir plus sur le sujet ?

M.M. : En effet. Tout cela provient du même besoin de savoir. Et c'est ce qui crée des best-sellers. Ca bouge. À l'Université d'Arizona, par exemple, un anesthésiste fait des recherches sur les limites de la conscience. C'est le signe qu'une grande transformation est déjà en cours. Ici même, à Seattle, nous avons créé un projet pour discuter de la NDE avec des patients mourants. Notre raisonnement était que si nous pouvions leur parler directement de la NDE, cela pourrait engendrer une discussion sur la mort et établir ainsi une communication à long terme. J'ai été très honoré que tous les hôpitaux majeurs de la région et toute la communauté des médecins se joignent à notre comité. Ce fut facile de les convaincre. Là encore, dix ans plus tôt, ç'aurait été impensable. Tous ont trouvé l'idée excellente.  Mais quand nous avions présenté notre projet à la fondation, elle n'a pas permis de le faire aboutir. La raison invoquée était qu'on ne considérait pas cela comme une recherche scientifique. Le chemin sera long... mais compte tenu du nombre d'étudiants en médecine qui proposent  des projets de thèse  sur ces sujets, il y a de l'espoir.
Si l'on considère l'évolution de la pensée scientifique, je crois que d'ici vingt ou trente ans, nous assisterons à un grand changement et à la naissance d'un nouveau paradigme basé sur une interconnexion biologique, contrairement à cette sorte de pensée mécaniste qui prévaut maintenant. Au fait, Raymond, depuis combien de temps pensons-nous de cette manière ? Depuis le XVIIe siècle ?

R.M. : Vous pourriez dire depuis Galilée et Newton. C'est comme un long et constant processus d'évolution qui se déploie. La recherche scientifique est constamment en transformation.

M.M. : Prenez le monde des mathématiques. Quand les mathématiciens sont arrivés avec la théorie du chaos, ils ont déclaré que c'était comme s'ils contemplaient la face de Dieu ! Quand vous lisez des livres sur la théorie du chaos, vous constatez qu'ils sont eux aussi dans cette phase de transition profonde.
Prenez l'exemple de IANDS. Au cours des dernières années, l'association est repartie sur des bases plus solides, avec le support avisé de gens comme Maggie Callanan ou Diane Corcoran, présidente de IANDS-USA. Il y a également Jeffrey Long, un médecin oncologiste avec qui je travaille en étroite collaboration. Il est maintenant directeur de la recherche au sein de IANDS. Sa première mission consiste à reprendre chacun des cas de Kenneth Ring (il a hérité de tous ses dossiers), pour en refaire l'analyse complète. Jeffrey Long possède également à titre personnel un vaste fonds de témoignages de NDE. Sa méthode est rigoureuse et très sérieuse.

C'est ce qui doit être fait dans ce domaine. Il est le type de personne qui pourra publier dans des revues scientifiques cinq, six, voire dix articles issus de cette recherche. Par la suite, d'autres chercheurs viendront, et feront leur thèse sur la NDE. Ils pourront dire aux autorités universitaires : « Voyez, il existe déjà vingt ou trente travaux sur le sujet et une large documentation capables d’étayer mes travaux. » C'est la seule et unique façon d'évoluer.

On remarque aussi que cette nouvelle génération de chercheurs a tout simplement dépassé le stade du « Est-ce vrai ou non ? »

M.M. : Exactement. C'est un très bon point ! J'irais même plus loin en affirmant - comme nous le disions à propos de la vieille garde scientifique, actuellement, une grande majorité de l'avant-garde de la recherche sur la NDE doit en faire autant ! Dans les années 60 et 70, quand vous parliez de la NDE, vous étiez considéré comme fou. La première précaution consistait à affirmer :  « Vous savez, j'ai toute ma tête ! » Aujourd'hui, cette vieille dynamique appartient au passé.

Voilà pour votre première question ! Quelle est la seconde ? (grands rires de Morse et Moody)

Vous parlez, tous les deux, de témoins que vous avez rencontrés il y a plus de vingt-cinq ans. Je crois savoir que vous êtes restés en contact avec plusieurs d'entre eux. Quels changements avez-vous perçus au fil des ans ?

M.M. : Je me considère tellement chanceux ! J'ai interviewé ces gens quand ils étaient enfants et j'ai connu l'expérience de les voir grandir. Je les retrouvais chaque été, à ma ferme, à Maple Valley, alors que nous tenions ce que nous appelions des « Near-Death pique-niques ». Les transformations sont extraordinaires. D'abord, ce sont tout simplement des êtres de qualité. Le genre de personnes dont vous vous sentez proche, parce qu'elles sont chaleureuses et dans l'empathie. L'un d'eux me disait récemment qu'il pouvait en quelque sorte lire dans les gens. Non pas ce qu'ils « pensent », mais plutôt en « écoutant » les signes inscrits dans leur comportement. Ces jeunes ont un sens très aigu de leur inter-relation avec l'univers. Ils disent des choses toutes simples comme : « Ca ne me dérange pas de faire la queue au supermarché, car je sais qu'il y a là aussi de la lumière. » Ils se considèrent comme faisant partie d'un grand tout. Leur vie a de l'importance. Un jeune homme me le précisait de façon très consciente : « En fait, je ne veux pas dire que je suis important. Mais ma vie l'est. Peut-être que je ne ferai rien de spécial, mais peut-être que j'agirai sur quelqu'un qui fera quelque chose de spécial. »  C'est ce genre d'interconnexion dans la conscience que vous constatez. Peu importe qui ils sont. Les enfants que j'interviewe viennent de milieux très divers, et malgré cela ils font tous partie de la même énergie. Le meilleur exemple que je puisse vous en donner est cette toute première petite fille que j'ai interviewée. Elle venait d'une famille mormone profondément religieuse, en Idaho. Un jour, je lui ai présenté une autre jeune fille, dans la vingtaine, qui à l'époque était une véritable punk, avec des cheveux hirsutes, tout habillée et maquillée de noir, bref tout le kit ! Elles se sont très bien entendues. Le prime abord n'avait plus d'importance, leurs valeurs profondes étaient les mêmes. Elles ont parlé ensemble des heures et des heures, comme si elles se connaissaient depuis des années. Il se produit ainsi des changements tout à fait extraordinaires.

J'ignore s'ils ont nécessairement un quotient intellectuel plus élevé que la moyenne ou s'ils développent de nouvelles capacités. Peut-être deviennent-ils plus « vivants », et utilisent-ils à plein leur potentiel? Mais ils possèdent des talents que peu de personnes ont. Ils sont réfléchis, manifestement de grands penseurs, artistiques et très créatifs. Ils deviennent thérapeutes, enseignants, travailleurs sociaux, mais rarement des courtiers en bourse ! Ils travaillent habituellement beaucoup et ont toujours un tas d'idées et de projets. Je crois qu'ils ont reçu des dons psychiques. Ils parlent de façon naturelle de rêves, de prémonitions et d'intuitions qui se vérifient. Je ne saurais dire s'ils ont plus de capacités que la moyenne des gens ou s'ils font plus confiance à leur intuition. Nous avons tous, je crois, cette disposition, mais nous n'en prenons pas conscience. Alors que, devenus maintenant de jeunes adultes, eux  en parlent de façon tout à fait naturelle.

R.M. : Chez les adultes, il se produit deux phénomènes. D'une part, l'expérience oriente en quelque sorte les gens sur le chemin d'une quête perpétuelle pour comprendre. Ils se mettent à lire des livres et à vouloir tout savoir. Deuxièmement, étant donné que j'en ai vu plusieurs près de leur mort, je dirais, parce qu'ils n'ont plus peur d'elle, qu'ils ont développé une sorte d'équanimité.

M.M. : Chez les adultes aussi, il faut comprendre que les changements ne sont pas toujours positifs. Il y a eu beaucoup de divorces. Prenez l'exemple d'une épouse : elle a toujours été une bonne maîtresse de maison, dévouée, et soudainement, elle entreprend une quête perpétuelle afin de comprendre ce qui lui est arrivé. Vous imaginez le stress que cela peut générer dans la relation. Chez les enfants, c'est différent. Leur système de valeurs - leurs mondes intérieur et extérieur - ne sont pas aussi développés que chez l'adulte.

M.M. : Pour conclure et rejoindre votre première question, à savoir où va la recherche sur la NDE, voici un exemple d'orientation : la grande majorité des médecins de la région de Seattle qui travaillent en réanimation, a accepté d'effectuer des prises de sang pendant et après les réanimations. Et ils ont accepté de m'accorder accès à leurs patients. Dix ans plus tôt, voire cinq ans, ils auraient jugé l'idée ridicule. Aujourd'hui, ils me disent : « Pourquoi pas ? » Et si ce programme n'est encore qu'à l'état de projet, c'est qu'il ne reste plus qu'à trouver les fonds.